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la conférence dans le détail

« Il est sûr du troisième chiffre après la virgule, c’est sur le premier qu’il hésite… » (G. Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique)

REPAIRE DE MARSEILLE, 16 DECEMBRE 2009

LES SONDAGES SONT-ILS DEMOCRATIQUES ?

Conférence-débat de Jacques Le Bohec
Courriel : jacques.le.bohec@wanadoo.fr


« Il est sûr du troisième chiffre après la virgule, c’est sur le premier qu’il hésite… » (G. Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique)

« FB : Votre Sérénité, pouvez-vous me dire, c’est très important, concentrez-vous. Pouvez-me dire quel est le numéro du compte en banque de Monsieur ?
- PD ([longue hésitation] Oui
- FB : Vous pouvez le dire ?
- PD [hésitation moins longue] Oui !
- FB [voix forte] Vous pouvez le dire ?
- PD [voix soulagée et joyeuse] Il peut le dire !!! Bravo ! Il est extraordinaire, il est vraiment sensationnel »
(sketch Le Sâr Rabindranath Duval, 1957)

Posture du sondeur similaire à celle « d’un aveugle équipé d’un microscope à haute puissance, dans une cave obscure, à la recherche d’un chat noir qui n’y est pas, mais qui pourtant ferait régulièrement paraître des rapports d’étape sur l’évolution du chat »… (1948)

« Etant donné que l’on peut demander n’importe quoi à n’importe qui et que n’importe qui a presque toujours assez de bonne volonté pour répondre au moins n’imprte quoi à n’importe quelle question, même la plus irréelle, le questionnaire qui, faute d’une théorie du questionnaire, ne se pose pas la question de la signification spécfiique de ses questions, risque de trouver trop aisément une garantie du réalisme de ses questions dans la réalité des réponses qu’elles reçoivent » (P. Bourdieu, JC Passeron, JC Chamborédon, Le Métier de sociologue, 1968)

« Sans les sondages, c’était jouable » (avril 1995, Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa, soutien d’Edouard Balladur)


ETAT DES LIEUX
place centrale des sondages dans le débat public et dans le débat politique
fiascos lors de certaines élections (élimination de L. Jospin en avril 2002, par ex.)
activité principalement commerciale et fort peu scientifique
fallacieuse rationalisation des pratiques politiciennes : croyance dans leur fiabilité
confusion préjudiciable entre diverses techniques et produits des « instituts »
intérêts des journalistes à les payer et à les relayer
quantité impressionnante de sondages en France (sondomanie)
humeur antisondage des profanes (soupçons de manipulation)
pourquoi ils perdurent malgré tout ? (force sociale)
possible prendre les sondages comme objet d’étude (les dénaturaliser)
alarmisme : augmentation des refus de répondre (impasse)

1. LES « INSTITUTS », DES ENTREPRISES PRIVEES

Origine étasunienne (George H. Gallup, qui prévoit la réélection de F.D. Roosevelt en 1936 avec un gros échantillon de 5000 alors que le magazine Literary Digest, avec deux millions de réponses par courrier, donnait gagnant le candidat républicain, Landon)
Refus de Jean Stoetzel (Ifop créé en 1938) en 1945 au général de Gaulle : indépendance vis-à-vis de l’Etat = rôle discret de la commission des sondages + chantage rhétorique à la démocratie (critiquer les sondages = opposer à la démocratie…)
Gallup et Stoetzel : docteurs en psychologie sociale (tests Binet, QI) ; American Institute of Public Opinion (1936)

Sens du faire-valoir des sondeurs, des pollsters (Gallup moins bon que d’autres en 1936 : 7 points d’écart). Certains sondeurs mégalomanes se voient comme des démirges, des faiseurs de rois (J.-M. Lech, connu pour avoir bidonné régulièrement).
Confusion sémantique avec le prestige et le crédit d’un centre de recherches scientifiques : « instituts » : nécessité d’une caution savante
Mieux de dire « firmes sondagières » (FS) plutôt qu’« instituts » (imposture) : les instituts de sondage sont à la science sociale ce que les instituts de beauté sont à la médecine… ; certaines FS sont cotées à la Bourse (Ipsos)
Statut juridique de société privée commerciale : commanditaires = clients ; impératif de rentabilité

Les six principaux « instituts » : TNS-Sofres, Ifop, LH2, CSA, BVA, Ipsos
Activité de sondages politiques : 5-10% de leur chiffres d’affaires environ (études de marché) : c’est un produit d’appel (« C’est un peu notre carte de visite » ; dans les années 2000 : 2,3 sondages par jour en moyenne annuelle en France
Activité importante : études d’audience ; plus une FS est diversifiée, plus elle a de chances de survivre sur le marché (politique, audience, marketing, publicité). Exemple : Ipsos : 12% (Opinion), 8% (Médias), 43% (Marketing), 26% (Publicité)
Grande proximité avec les intérêts du patronat (Laurence Parisot, Médef, vient des sondages : Cévipof, LH, Ifop)

Dépendance vis-à-vis des clients et segmentation du marché (OpinionWay de Patrick Buisson pour l’Elysée) : il y a souvent eu des FS qui étaient en fait des officines occultes de partis politiques (visée manipulatoire)
Dépendance mutuelle avec les partis et les journalistes : sondeurs « engagés » comme consultants (Pierre Giacometti au service de la famille Chirac en 1995)
Conditions industrielles de fabrication : forte standardisation, espérance de vie fugitive (kleenex), division administrative du travail

Minimisation des coûts : questions fermées (réponses toutes faites, pré-codées), surveillance des téléopérateurs, choix du téléphone (coûts de déplacement minimisés)
NECESSITE DE SATISFAIRE LES CLIENTS pour qu’ils ne s’adressent pas aux concurrents : d’où des résultats contradictoires et la fréquente confirmation miraculeuse des « intuitions » du commanditaire (ex : mariage homo pour Le Nouvel Obs et pour Tétu en juin 2006, in AG p. 52)
Aspect important : notoriété et personnification de la marque (présence dans les médias)
Vente à perte lors des soirées électorales… (véritables vitrines, publicité nationale, grande écoute)

Forte concentration des entreprises dans le secteur des sondages ; investissement des groupes et de grands patrons pour les contrôler idéologiquement (Bolloré possède CSA-TMO)
Les « enquêteurs » sont des travailleurs intérimaires « OS » (rotation élevée en raison de la fatigue morale, travail très ingrat, répétitif, abrutissant, surveillé) : formation insuffisante, pas associés à la démarche, contrat précaire (jusqu’à 5 par jour), attribution de quotas ; il faut recruter dix à vingt personnes pour occuper un poste annuel. Plus proche de MacDo que d’un centre de recherches… Mais « armée industrielle de réserve » (expression de K. Marx) !

Imposition du sondage détenteur du monopole de l’expression de la population : discrédit tacite des autres formes d’expression populaire (pétitions, manifestations de rue, grèves, porte-parole, référendums ou votations, boycottage, blocages, banquets, fêtes, blogs, etc.) : élection réduite à un « sondage grandeur nature »… ; pas d’offre alternative du côté des laboratoires de recherche ; seule concurrence : INSEE, grandes enquêtes (sur les pratiques culturelles des Français, par exemple)

2. QU’EST-CE QU’UN SONDAGE ?

C’est une technique d’enquête quantitative qui consiste à soumettre un questionnaire à un échantillon représentatif de la population étudiée dans des buts commerciaux et politiques. Auto-administration possible.
Technique basée sur le calcul des probabilités (« loi des grands nombres ») : savants tels que Pascal, Bernouilli, Laplace, Gauss ; deux paramètres : proportion de la réponse + taille de l’échantillon (voir table de Gauss)
Tendance à la baisse du volume des échantillons (de 5000 à 1000 voire 800, parfois moins) : baisse pas justifiée par la taille de la population mère ; en divisant par deux l’échantillon, on multiplie par 4 la marge d’erreur
Au-dessous de 4000, pas de but scientifique : les tris croisés (comparaison entre deux questions pour établir une corrélation), donc sous-échantillons volumineux
Temps de réalisation : 48 heures chrono (un moins à la Libération d’après J. Stoetzel) = précipitation

Postulat que l’instrument de mesure n’influence pas les sujets sondés (ce qui est erroné) : exemple de cette liste de politiciens où les sondeurs avaient inséré un nom fictif (différence hommes/femmes…)
Sur le plan statistique, cela revêt un sens scientifique réel (idem carottage en géologie, goûter la mixture)
Il existe deux méthodes d’échantillonnage : probabiliste (idéale) et par quotas (faute de mieux)
Méthode probabiliste : tirage au sort dans une liste complète d’individus obligés de répondre (coûts, délais) ; voir Haute-Egypte…
Méthode par quotas : démographie des répondants conforme aux critères d’âge, de sexe, de PCS, etc. : représentativité par rapport à quoi ? quels sont les critères pertinents ?
La méthode des quotas permet de contourner et faire silence sur les multiples contacts négatifs

On ne peut parler de « marge d’erreur » que pour les sondages aléatoires (sinon : aucun sens mathématique)
Or les sondeurs français ne pratiquent que la méthode des quotas (au contraire des Etats-Unis)
Quelle que soit la méthode, c’est la représentativité qui est visée : id est la population en miniature
Normalement : relation d’enquête en face-à-face (sincérité des réponses), mais le téléphone de + en + : sur 70 en sept 2006 : 6 sur internet, 11 en fàf, 53 par tél.
Constat récent : très nombreux contacts infructueux (9/10), ce qui augmente les coûts (injonction morale pathétique, appel liturgique à la conscience civique des enquêtés bénévoles) : généralisation du paiement des enquêtés, cadeaux proportionnels au concours

Le taux d’acceptation varie selon le thème annoncé (santé ≠ politique)
Rares questions ouvertes et du post-codage : coût du dépouillement (compétence), proportion des non-réponses (= déshonneur professionnel)
Escroquerie intellectuelle lors des soirées électorales : les dépouillements sont pris pour un sondage (tour de passe-passe, réputation des FS). CONFUSION FONDA-MENTALE POUR EXPLIQUER LA CROYANCE DANS LES SONDAGES
Ne pas confondre le sondage avec : le panel (même enquêtés), le focus group (5 à 15000 euro pour trois heures), l’estimation par dépouillement, le questionnaire sans échantillonnage, la sémiométrie, etc.
Il existe des sondages dits « sortis des urnes » (exit polls) : enquête à la sortie des bureaux de vote
On dit push polls pour désigner les sondages visant le dénigrement d’un candidat par une officine

Il n’y a pas de contrôle scientifique des sondages : alibi de la commission des sondages, timorée, composée de juristes incompétents, mentions en tout petits caractères
Sondages confidentiels ou interdits de publicité (la dernière semaine sous embargo jusqu’en 2000 en vertu de la loi de 1977) : inégalité d’information entre les citoyens (cassée en partie par les journaux étrangers, suisses, et par Internet).
Partage (diminution) des coûts de fabrication avec les sondages dits « omnibus » (hétérogènes, intégrant plusieurs commandes et plusieurs problématiques), vendus par compartiments (parfois une seule question)
Quatre types de questions : 1/ identité (« signalétique »), 2/ souhaits (« opinions »), 3/ comportements, 4/ connaissances (cognitif). Problème : la très grande majorité des sondages porte sur le type 2. Multiples formulations au conditionnel : hypothèses irréelles (« si l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain… »).
On ne sait guère ce que les enquêtés « savent, font et sont ». Enquêtes de marchés + rigoureuses que les sondages politiques débutent par des questions de notoriété de la marque)

Fréquente locution « vous savez que… » qui suggère implicitement que a) vous ne savez pas (rappel pédagogique), b) nous savons bien que vous ne savez pas (question cognitive inutile), c) vous savez bien que nous savons bien que vous ne savez pas (jeu de dupes), d) vous et nous faisons comme si nous ne savions rien les uns sur les autres
Notion d’opinion publique très problématique (dizaines de définitions). Paradoxe : l’opinion « publique » s’ignorerait comme telle si elle n’était pas « publiée » sous forme de pourcentages dans des journaux

3. LA FAIBLESSE SCIENTIFIQUE DES SONDAGES

Apport négligeable des sondages marchands au progrès des connaissances : simple technique (robot-call avec les quickies polls), CATI (Computer Assisted Telephonic Interview), CAPI (Computer Assisted Personal Interview)
Aucun intérêt scientifique des tris à plat (distribution des diverses réponses en pourcentage, simple ventilation tabulaire)
Variations des non-réponses pas prises au sérieux (et artificiellement minimisées pour des raisons commerciales)

Les « data » (données) ne sont pas « récoltées » mais construites à travers une interaction sociale complexe (comme toutes) où les participants sont inégalement intéressés par l’objet de l’échange
Mais absence de prise en compte de la dimension sociale de la relation d’enquête : autocensure, légitimisme, ludique, aspects générationnels et sexuels, pas de dialogue réel, tabous sociaux, protection vie privée, affinités, compassion, etc.
Tout rapport enquêteur-enquêté est un rapport social (le plus souvent asymétrique). Aux Etats-Unis : femmes/hommes, petits bourgeois/populaires, diplômés/non-instruits, jeunes/vieux, blancs/noirs, urbains/ruraux = autocensure. Réactivation du rapport à l’école (faire bonne figure, sentiment de passer un examen, souci de trouver les bonnes réponses, légitimisme)

Superficialité de la relation qui met en cause la sincérité des réponses : matériel de notation (voire ordis même en fàf), rapport fugitif entre inconnus, neutralité de l’intervieweur exigée (tel un magnétophone), pas une vraie conversation (d’où des échanges surréalistes, Lehingue p. 135-136)
Qualités du bon enquêteur (fàf) : avoir bonne mine, paraître calme, assurance, sincère, gai, attentif, propre, soigné, naturel, loyal (protocole folder, fraude). « Des jeunes, embauchés en principe à bac +2, en fait tout ce qui tient un téléphone, a des cordes vocales et sait taper sur un clavier » (Silvère Chabot, CGT, LH) ; « Ils considèrent qu’enquêteur, ce n’est pas un vrai métier, et ne font aucun effort pour fidéliser leurs salariés ».

Impréparation des enquêteurs (brief de 5 mn) : fraîcheur, parcellisation des tâches (opérateurs, surperviseurs, chargés d’études, dirigeants), ignorant des sciences sociales. Conditions similaires aux pools de dactylos dans les années 1950.
Monomanie : fait de n’utiliser qu’une seule technique peu fécond heuristiquement (marteau/moustique) : il vaudrait mieux faire ce qu’on appelle des entretiens semi-directifs d’au moins une heure, enregistrés (mais délais longs et coût de main d’œuvre élevé) ; enquêtes qualitatives soit réservée aux tests soit vendues comme nouveaux produits des firmes sondagières
Violation des principes scientifiques : opacité (multiples secrets : Lehingue p. 94-95), précipitation (absence de réflexivité, décantation nécessaire), monomanie technique (défauts non compensés), soumission à la demande sociale (hétéronomie), absence d’hypothèses à tester (positivisme), croyance dans la transparence des individus à eux-mêmes (naïf, psychologisme, libre-arbitre), imposition de problématique des questions (déductivisme)
Risque de « bidonnage » des questionnaires : plus élevé en fàf qu’avec la plate-forme téléphonique

« Idiotisme de métier » chez les sondeurs et les « politologues » : tendance à projeter ses prédispositons professionnelles sur les enquêtés (intérêt et connaissance de la res publica) ; confusion entre 1er et second tour par exemple (reconstitution périlleuse des votes antérieurs en vue d’un redressement)
Question ésotériques qui ne vérifient pas le degré de connaissances des sondés… : quelle fiabilité ?

Niveau de refus des sondages de + en + élevé : entre 4000 et 20 000 coups de téléphone pour un sondage de 1000 ; 30 à 40 minutes par heure de travail « improductif »
Causes : réticence envers le démarcharge commercial ou religieux (Témoins de Jéhovah) sous couvert de sondage (suging, fuging) ; présence de digicodes, de caméras et de répondeurs téléphoniques ; crainte d’une agression (vieux) ou d’une surveillance (pauvres) ; absence de fixe et conditions de tarification des téléphones cellulaires
Bref, il est désormais impossible de sonder plus de 50% de la population
Précision : aucun sondage représentatif de la population totale ne peut être réalisé par Internet

Procédé de correction sur les données brutes : aucune raison scientifique valable (visée de pronostic plutôt) ; CVS aussi (correction variations saisonnières)
Absence de certains quotas pourtant primordiaux dans les sondages : locataire/proprio, diplômes (capital culturel), pratique religieuse, statut matrimonial : quelle représentativité ?
Donc : représentativité non garantie par exclusion de quotas = BIAIS, distorsion (à distinguer de la fameuse « marge d’erreur »)
Rareté et flou des catégories sociales : « inactifs » réunissant retraités, étudiants, chômeurs et ménagères ! Comme si les individus sociaux étaient interchangeables…
Pas de prise en compte des inégalités internes à chaque regroupement (agriculteurs plus ou moins gros, volontairement sous-interrogés parfois dans les années 1970 car trois plus cher : + chiens...)
« Ouvriers » : très important de distinguer entre ouvriers qualifiés et ouvriers non qualifiés
« Retraités » : statut socio-économique antérieur et niveau de la pension plus ou moins élevés…

« Jeunes » : biais dans le taux de refus du sondage lié à l’intégration scolaire de cette tranche d’âge (résultats fallacieux)
Addition de réponses formellement identiques mais aux significations différentes pour les enquêtés. Définitions variées d’un même mot que les sondeurs ne prennent pas la peine de repérer (Lehingue p. 158) : « cohabitation »…
Faiblesse artificielle des non-réponses : risque de discrédit aux yeux des commanditaires, risque de désenchantement de l’image idéale de citoyens actifs et attentifs
Donc les sondeurs préfèrent ignorer l’autoexclusion des enquêtés (elle-même effet de la division du travail qui exclut ordinairement les profanes) : SONDAGES POLITIQUES = ILLUSION QUE LES CITOYENS SONT AU CENTRE DU JEU POLITIQUE
Autres défauts : on ne respecte pas toujours de la symétrie dans les items proposées ; absence de réponse du genre « je trouve cette question idiote », « je trouve cette question tendancieuse », « je pense que cette question est mal posée »…
Rareté du post-codage (trop long, trop coûteux) à partir de questions ouvertes.
Division administrative du travail : les interprètes ignorent les conditions de passation des questionnaires : risques de surinterprétation des réponses faute de savoir ce qui se joue dans la relation d’enquête

Postulat que les refusants sont les mêmes que les répondants, ce qui est faux : autocensures, disponibilités (méconnaissance de la socio-démographie de certains électorats comme celui du FN) : y a-t-il réellement une sous-féminisation ??
Sous-représentation de certaines populations (classes populaires et supérieures, faiblement diplômés) : réponses des classes moyennes biaisées vers le conformisme (acceptation synonyme de bonne volonté culturelle et d’intégration sociale, cases refuge)
Classes moyennes : se sentent tenues de répondre sans toujours en avoir les moyens cognitifs (erreurs sur le « ticket modérateur »), réponses de complaisance (réactives, refuge) n’engageant pas d’opinions cristallisées, raisonnées
Les plus diplômés sont 2,5 fois plus nombreux que les autres : bac + (33% alors qu’ils ne sont que 11,4%), autocensure = sentiment d’incompétence statutaire (P. Bourdieu, D. Gaxie) ; écarts encore plus LV avec le téléphone !
Sous-déclaration des électeurs votant pour des partis classés aux extrêmes (politiquement et moralement réprouvés) : sous-estimations, « surprises », redressements très complexes (tous scores affectés)
Utilisation d’une urne fictive dans les années 1960 (secret du vote très intériorisé, tabou, aveu difficile)

Caractère pifométrique des redressements (électeurs de Le Pen sous-estimés : 8-14%, en raison de l’intimidation due à la stigmatisation négative dans les grands médias : aveux presque impossibles sauf en cas de prosélytisme ou circonstances particulières), alignement sur les chiffres des concurrents (!) = mimétisme, erreurs communes, suspense artificiel (protection) ; analyse politique (FN fini après la scission mégrétiste, fini avec l’âge du capitaine). Ajustements entre sondeurs en cas de résultats dissonants (et risqués)

Imposition de problématique des questions (réponses dans les questions) : sujets irréels, réponses réactives (pas des opinions), cases refuge : artefacts. Voir expérience de la pommade (Lehingue, p. 143) : flatterie ++. Voir aussi expérience contre)-argument (p. 145) : 16 à 40% des répondants modifient leurs réponses en l’espace d’une minute…
Nécessaire lecture à rebours : les sondages d’opinion nous informent surtout quelles sont les questions que se posent les commanditaires (donc les élites qui ont les moyens d’en payer)

Les questions d’opinions provoquent des réponses qui ne sont pas nécessairement des opinions.
Fermeture des questions pour des raisons de rentabilité et pour limiter le taux de non-réponses (éviter tout post-codage)
Minimisation forcée des non-réponses : simplicité voire simplisme du libellé des questions, fermeture des questions (items précodés) pour éviter aux répondants de « sécher », items intermédiaires (cases refuge), interpellations du genre « selon vous personnellement », insistance (relances), pas de case NSP-SR-SO, re-calcul, stop entretien, pas de paiement si trop de trous, absence questions cognitives, misérabililisme ouvert (« Vous avez bien quelque chose à me dire… »)
Enjeu symbolique (intellectuel) et matériel (commercial) crucial : le faible taux de NR « prouve » ex-post que la question méritait d’être posée…

Irréalisme des intentions de vote en dehors de la phase active des campagnes pré-électorales (jusqu’à trois semaines avant le scrutin, la plupart des citoyens ne se posant pas la question. Trop faible intérêt des sondeurs pour le désintérêt des sondés
Postulat d’un vote vu comme un comportement individuel civique, rationnel et conscient (pas de structures mentales ou sociales déterminant la participation et le vote ! pas de tabou sur le secret du vote !) : psychologues sociaux, échelles d’attitude
Postulat de la sincérité des réponses : on sait pourtant que les hommes ne font pas ce qu’ils disent et ne disent pas ce qu’ils font… (illusion de la transparence à soi-même, rôle de l’inconscient, consignes aux télé-opérateurs)
Postulat de la spontanéité de l’opinion : faux car elle n’émerge pas seule ; les sondeurs doivent mettre en œuvre des outils, des stratagèmes (sauf constitution d’une opinion publique lors d’un large débat comme lors du référendum pour/contre le TCE en mars-mai 2005

Une déclaration erronée (volontairement ou pas) ne doit pas être corrigé par l’enquêteur : 18% des adultes étasuniens se rangent dans la tranche de 1% des plus riches…
Thèmes de sondage aberrants : le racisme est-il une opinion repérable en posant des questions directes qui supposent que l’enquêteur est dupe des présupposés de la question ?

Ostentation des chiffres comme signe extérieur de scientificité (précisions fictives, jargon pseudo-savant) ; Alain Garrigou : « contrefaçon », « parodies de science » = Canada dry…
La critique scientifique des sondages n’est pas une question d’opinion (pas une opinion comme les autres), qui serait aussi valable que celle des sondeurs (un à un la balle au centre) : elle a une valeur bien supérieure face à la vénalité de ces gens. Il ne s’agit pas d’être « pour » ou « contre » les sondages (simpliste)

Trois postulats erronés des sondeurs (P. Bourdieu dans « L’opinion publique n’existe pas », 1973) : tout le monde a une opinion sur toutes choses ; toutes les opinions ont le même poids social ; toutes les questions posées méritent de l’être.

4. LA LEGITIMATION DES SONDAGES MARCHANDS

Activité qui perdure malgré la pertinence des critiques ( ?) : légitimation + usages diversifiés ; effet de verdict (évidence chiffrée incontestable ; « enseignements » d’un sondage)

Cercle de légitimation : sondeurs, journalistes, communicants, publicitaires, politiques, politologues (chaîne d’interdépendance qui les lie entre eux). Cas aussi de multipositionnalité, conflits d’intérêts, déclarations rassurantes peu crédibles « absolument étanches » (S. Rozès)

Fiabilité rarement mise en cause publiquement : rejet des critiques de sociologues (jugés incompétents), formule de précaution hypocrite, métaphores lénifiantes, mutisme sur les secrets de fabrication, faute imputée aux sondés muets et non aux limites intrinsèques de l’instrument, énervement pour empêcher toute discussion rationnelle
Face aux critiques de méthode : autojustifications démocratiques (critiques = opposés à la démocratie) ; célébrations mutuelles sur le « sérieux reconnu » de telle FS (légitimité réputationnelle) ; excuses absolutoires ; mais inquiétudes à cause du taux de refus très élevé

Bref, travail symbolique de TRANSFIGURATION DES IMPERATIFS DE RENTABILITE EN DEFENSE HEROÏQUE DE LA DEMOCRATIE
Tautologie : « L’opinion publique, c’est que ce mesurent les sondages » (formule prêtée à G.H. Gallup et à J. Stoetzel, 1938)
Discours auto-justificateurs usant de métaphores ineptes mais récurrentes (matraquage, propagande) : 1/ photographie, thermomètre, baromètre, sismographe ; 2/ instantané/pente
Débats fermés à la télévision et à la radio où seuls les sondeurs sont conviés à s’expliquer par les journalistes, mais pas très démocratique de refuser à quiconque de critiquer les sondages marchands…

Crédibilisation savante par les gens de Sciences-Po Paris (Cévipof) : sous-traitance des tâches inférieures (posture aristocratique) : humiliation de Pascal Perrineau avec le 21 avril 2002…

Dénomination prétentieuse (« instituts »), vitrines audiovisuelles et signes extérieurs de scientificité (chiffres)

Rareté des contestations quant au caractère scientifique des sondages (Maurice Druon « pollution de la démocratie », J.-P. Chevènement) : « … la contestation de l’universalité de l’opinion risque fort de mettre ses critiques du côté des méchants et des hérétiques, misanthropes et antidémocrates à la fois » (AG, p. 45)
Formation scolaire identique des sondeurs, des journalistes et des politiques : sens commun partagé, osmose d’une caste dominante ; « L’état de l’opinion » (sofres) au Seuil = mélange des genres politique et sondagier
Emploi exagéré du mot « enquête » alors qu’il n’y a pas de déplacement sur le terrain (tâche ingrate)

Argument « massue » d’un sondeur : « Je brasse des millions : je ne vais pas me laisser intimider par un petit prof de fac ! » (Stéphane Rozès à Alain Garrigou, 21 février 2002)
Surdité aux critiques scientifiques et tendance à dévier le débat scientifique en usant d’arguments politiques et non pas savants, sans doute faute d’arguments rationnels
Légitimation en filigrane : impossible par définition d’opposer l’opinion fabriquée à ce qui serait une « vraie » opinion publique, déjà constituée avant tout débat public (la plupart des sondages d’opinion ne peuvent pas se tromper faute d’épreuves de vérité)
Arguments fallacieux de la « marge d’erreur » et de la « volatilité » des électeurs en guise d’excuse

Annonce officielle des résultats des élections à 20 heures (mais sur la base des dépouillements effectifs et non d’un sondage sorti des urnes, trop approximatif…)
Anthropomorphisme : faire comme si « l’Opinion » agissait comme un seul homme, était doué de volonté, exprimait des souhaits. Réification des électorats : voir composition démographique.

Compensation des effets bandwagon (à l’appui du vainqueur annoncé, snob the loser) et underdog (au secours du perdant annoncé, humble the winner) : 3% dans chaque sens. Plus d’effets sur les politiques et les journalistes que sur les électeurs… (exposition sélective, two step flow). Bandwagon : wagon de tête. Underdog : chien battu. Difficile d’isoler un effet précis (toutes choses jamais égales par ailleurs).
Le « vote utile » : vote tactique en fonction des prévisions pour assurer la sélection du moins pire. Électeur supposé stratège. Attention aux rationalisations a posteriori des électeurs (pas de transparence totale à soi-même).
On croit que ce sont toujours les autres qui sont manipulés (crédules, influençables) par rapport aux sondages, jamais soi-même. En fait, ce sont les individus les plus intéressés par la politique qui risquent d’être influencés (à l’insu de leur plein gré)

5. LES USAGES JOURNALISTIQUES DES SONDAGES

Présentation descriptive des agrégats de sondages, reprenant tels quels les comptes-rendus des sondeurs, simple paraphrase des chiffres : « Les Français pensent que… », « America speaks… »
Commandes nombreuses par les journalistes : familiarité (banalité, bruit de fond, accoutumance), absence de doute, valeur informative, magie du chiffre
Effet d’agenda et de framing (cadrage) : on ne nous dit pas ce que nous devons penser mais à quoi nous devons penser (questions plus importantes que les réponses, occupation du terrain médiatique, leurres)

SONDAGES = BOUSSOLE DES JOURNALISTES POLITIQUES (sans lesquels ils n’auraient pas grand-chose à dire…) : leçon inaugurale au CFJ de Paris, école agréée sous les auspices de Roland Cayrol (CSA)

Évaluation de la performance des candidats à l’aune, non de leurs scores antérieurs, mais des prédictions des sondages. Le Pen en 2002 (+ 150 000 suffrages seulement) alors que tout le monde a parlé de « séisme »

Horse race reporting : proportion jeux/enjeux dans les journaux télévisés :
74-26% en France, 78-22% aux Etats-Unis

Appauvrissement du métier journalistique (pas de reportage sur le terrain)
Plus grande couverture des candidats donnés favoris par rapport aux outsiders. Décembre 2006 : 10h50 à la télé pour Sarko-Royal contre 5h14 pour tous les autres. Offre légale, potentielle, effective.

Période de creux (vaches maigres) : stimulation des ventes, reprises, remplissage
Animation des soirées électorales : modification du rituel (substitution de la télévision au ministère de l’intérieur à partir de 1974), commentaires à chaud des sondeurs « bouche-trous »

Réalisation d’« enquêtes » par procuration, rapide et aux résultats contrôlés idéologiquement (mythe prof.) : « journalisme paresseux » (sédentaire, assis)
Élaboration économique d’un « scoop » à la Une sous la forme d’une « enquête » de la rédaction sans avoir à rémunérer un reporter pendant des semaines… (mythe professionnel, plus cher et plus long)

Publicité gratuite par les reprises des confrères (La Croix-Télérama en janvier sur la crédibilité des médias) : effet d’écho
Légitimation professionnelle pour les médias dominés (gratuits, sites internet, presse locale)

Se poser en porte-parole de l’opinion publique pour équilibrer le rapport de forces avec les politiques durant les débats médiatiques (duels, jurys) : « En instrumentalisant kle sondage, les animateurs de débats télévisés s’autorisent dédormais à citer à comparaître l’homme politique sur les questions censées intéresser les téléspectateurs et dont ils se font les porte-parole » (P. Champagne)

Instrumentalisation des sondages à des fins éditoriales (soutien/opposition aux gouvernants)
Animation de campagnes électorales jugées mornes (mais en partie à cause du type de couverture journalistique…)

Oubli des mauvaises nouvelles et des résultats idéologiquement non conformes
Pas de recoupement des informations : paroles (chiffres) d’Evangile, confiance naïve envers les FS : Credo des journalistes politologues : « C’est scientifique ! » (A. Duhamel à J.P. Chevènement, HDV, 1982) : « reprise sans discernement des chiffres annoncés par les instituts » (1948)

Réticence à critiquer des sondages qui peuvent toujours servir à l’occasion dans un but intéressé
Sondage payé par les dirigeants pour se protéger des critiques de la base (supplément NYT du Monde, par ex.) : gestion des RH

6. LES USAGES DES SONDAGES PAR LES POLITIQUES

Légitimation de ses propositions de programme ; sélection des candidats : les politiques prennent des risques énormes pour leur carrière, pour le succès de leur camp et surtout pour les mesures gouvernementales mises en œuvre
Foi et addiction de certains politiques aux sondages (L. Jospin 1997-2002, B. Clinton) : paralysie, soumission aux sondeurs, faible cohérence, démission idéologique, mesures inefficaces par souci de satisfaire tout le monde.
S. Royal avoue « dévorer » chaque année « L’état de l’opinion » de la Sofres. Elle instrumentalise les sondeurs en tant que consultants, qui acceptent en espérant avoir des commandes plus tard…

Aide à la décision des gouvernants : dissolution de 1997 par J. Chirac sur la foi des sondages, recours au referendum en mai 2005
Impression des politiques d’être privilégiés avec les sondages confidentiels, d’avoir une information de grande valeur parce qu’elle n’est pas dans le domaine public… !
Routinisation du recours aux sondages par les partis politiques depuis 30 ans (passage obligé, comment faire sans ?)
On commande un sondage pour rétorquer à un autre sondage, pour légitimer sa cause et son point de vue politiques, par conséquent
« Bons » sondages indispensables pour constituer un dossier afin d’obtenir des prêts de la part des banques !

Très difficiles de savoir la somme exactement dépensée : ligne « communication » dans les comptes de campagne. Voir Leghingue p. 220. Estimation officielle : 2,3 millions d’euro dépensés. 650 000 euro pour L. Jospin en 2002
Prise de contrôle d’une FS pour relancer un candidat encalminé et dévalué : janvier 2004, Paris-Match (groupe Lagardère) passe de BVA à l’Ifop, dirigé par L. Parisot, qui embauche le politologue chiraquien J.-L. Parodi pour commenter la remontée spectaculaire de J. Chirac dans le baromètre (de 50 à 64% !...)
Actions menées sur la base d’informations erronées qui engendrent des échecs (désintellectualisation des partis de gauche, ignorance des critiques sociologiques)
Arbitrage entre les postulants à l’investiture des partis (PS en 2006-2007) + ralliements à son étendard quand les sondages sont favorables ou débandade (Alain Lipietz en 2002) voire renoncement dans le cas inverse (anticipation d’échec, tel Nestor Kirchner en mai 2003 en Argentine). Erreur tactique de N. Sarkozy en 1994-1995 (effet bandwagon sur lui)

Effet des sondages quand la courbe de popularité d’un candidat « favori des sondages » s’infléchit même légèrement : délitement des soutiens, désaffection des journalistes (boussole), démobilisation des militants
Personnalisation de la vie politique : people, écuries, stratégie de notoriété (LO, LCR). Le jeu (horse race) au détriment des enjeux.
Les sondages attisent la désaffection de la part de citoyens confortés dans l’idée de politiques cyniques s’intéressant uniquement aux places à conquérir. Hypocrisie des sondeurs et des journalistes à se plaindre ensuite des faibles taux de participation…
Nécessité du recours aux sondages due au recrutement dans la bourgeoisie des leaders politiques : habitus de classe inadapté, ignorance du monde réel, fermeture de la classe politique et des élites au monde extérieur. Nécessité d’avoir un écho de l’extérieur, mais en usant d’un outil qui garantisse une certaine PROPHYLAXIE VIS-A-VIS DES CLASSES INFERIEURES (moyennes et populaires). Le sondage est idéal dans ce but et fournit un alibi démocratique.

Se donner bonne conscience en mobilisant tous les moyens pour emporter le trophée (j’ai tout essayé, je n’ai rien à me reprocher). Ainsi s’explique aussi le recours à l’astrologie (réduire l’incertitude tant bien que mal, se donner confiance par autosuggestion à partir de « bons » sondages, pratique magique propitiatoire). Pas vraiment rationnel tout ça alors que les enjeux sont énormes… !!!
Pari de Pascal (sur l’existence de Dieu) : tout à gagner et pas grand-chose à perdre, alors autant y croire… ; sondages : s’assurer de tout moyen qui serait de toute façon utilisé par les adversaires

Prendre les sondeurs comme boucs émissaires durant les soirées électorales télévisées pour mieux digérer sa déception, sa rage d’avoir été floué) : « La première victime, ce soir, ce sont les instituts de sondages, qui ont été complètement balayés dans leurs prévisions. Ça ne peut pas continuer comme ça ! » (N. Sarkozy de Nagy-Bocsa, 23 avril 1995 sur A2, soir de l’élimination d’E. Balladur).

Jean-Marie Le Pen ne veut pas acheter de sondages, vus comme trop chers, manipulés et inutiles (seuls transferts de voix d’un tour à l’autre, selon lui) ; il se contente de ceux qui sont publiés et… de multiples déplacements auprès des militants (préaux et de banquets)
Croyance partagée que les citoyens votent pour des idées (avalisée par les sondages) : donc reprise des thèmes de discours et des idées des partis et des leaders dans le but d’attirer leurs électeurs (immigration = chômage = délinquance) : d’où la lepénisation généralisée dans la classe politique (cf. Tevanian/Tissot)

Fiascos : Mitterrand donné battu six mois avant la présidentielle de 1981 ; D’Ornano donné gagnant la municipale de 1977 à Paris ; Harry Truman donné perdant en 1948 ; E. Balladur (1995) et L. Jospin (2002) éliminés dès le premier tour
PCF en 1965 : ne présente pas de candidat de crainte d’un flop monumental sur la base des sondages… (mais en 1969, Duclos est passé de 10% à 21%).

CONCLUSION

Les sondages ne sont pas neutres, extérieurs aux événements (et ne prétendent plus l’être, d’ailleurs) : 1/ transformation de la politique en marché et en course de chevaux réservée à des professionnels (marketing politique) ; 2/ concours à la dé-différenciation droite-gauche (tous pareils : menteurs, corrompus) ; 3/ augmentation du désintérêt des citoyens envers une compétition seulement motivée pour des postes à pourvoir bien rémunérés (abstentionnisme) ; 4/ incitation aux électeurs à se comporter en stratèges participant à une sorte de jeu sans conséquences (vote utile, Le Pen au 1er tour, Jospin au second !) ; 5/ sondomanie qui sérialise les individus et discrédite les autres formes d’expression populaire mobilisée, collective ; 6/ concours direct à la structuration de l’offre électorale (effets sur la compétition intra-partisane, choix des candidats par les sondeurs) ; 7/ illusion d’une connaissance des attentes populaires génératrices de surprises, de malentendus, d’erreurs de communication et de mouvements sociaux ; 8/ augmentation de la fermeture des élites sur elles-mêmes par le recours à cette technologie prophylactique qui sert d’alibi démocratique (minimisation cruciale des non-réponses et des refus de sollicitation) ; 9/ dévaluation de l’importance du rituel de vote (et donc de l’élection elle-même) par l’instauration d’un climat de campagne électorale permanente.
Si les sondages perdurent malgré l’imposture quotidienne, c’est parce que plusieurs catégories d’acteurs sociaux (politiques, patrons, journalistes, sondeurs, publicitaires) ont intérêt à disposer de ce moyen pour atteindre des objectifs de divers ordres, qui ont plus à voir avec la protection de l’ordre social établi qu’avec la défense de la démocratie ou le progrès scientifique.

Mais risque de disparition des sondages, non à cause des critiques scientifiques, mais de la raréfaction des répondants…
Choix de Ségolène Royal par les patrons des FS, donc le Médef ? Et pour 2012, ne tentent-ils pas de faire le même coup avec DSK ?

BIBLIOGRAPHIE

Blondiaux, Loïc, La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998.
Bourdieu, Pierre, « L’opinion publique n’existe pas », in Questions de sociologie, Minuit, 1980.
Champagne, Patrick, Faire l’opinion, Paris, Minuit, 1990.
Garrigou, Alain, L’Ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006.
Gaxie, Daniel, « Au-delà des apparences… Sur quelques problèmes de mesure des opinions », Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, n° 81, p. 97-112. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1990_num_81_1_2929
Lehingue, Patrick, Subunda. Coups de sonde dans l’océan des sondages, Bellecombe-en-Bauge, Le Croquant, 2007.
Vidéo LaTéléLibre : http://www.dailymotion.com/video/x8csuo_265-a-garrigou-a-labordage-des-sond_news
Site d’Alain Garrigou : http://observatoire-des-sondages.org/

REPAIRE DE MARSEILLE, 16 DECEMBRE 2009

LES SONDAGES SONT-ILS DEMOCRATIQUES ?

Conférence-débat de Jacques Le Bohec
Courriel : jacques.le.bohec@wanadoo.fr


« Il est sûr du troisième chiffre après la virgule, c’est sur le premier qu’il hésite… » (G. Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique)

« FB : Votre Sérénité, pouvez-vous me dire, c’est très important, concentrez-vous. Pouvez-me dire quel est le numéro du compte en banque de Monsieur ?
- PD ([longue hésitation] Oui
- FB : Vous pouvez le dire ?
- PD [hésitation moins longue] Oui !
- FB [voix forte] Vous pouvez le dire ?
- PD [voix soulagée et joyeuse] Il peut le dire !!! Bravo ! Il est extraordinaire, il est vraiment sensationnel »
(sketch Le Sâr Rabindranath Duval, 1957)

Posture du sondeur similaire à celle « d’un aveugle équipé d’un microscope à haute puissance, dans une cave obscure, à la recherche d’un chat noir qui n’y est pas, mais qui pourtant ferait régulièrement paraître des rapports d’étape sur l’évolution du chat »… (1948)

« Etant donné que l’on peut demander n’importe quoi à n’importe qui et que n’importe qui a presque toujours assez de bonne volonté pour répondre au moins n’imprte quoi à n’importe quelle question, même la plus irréelle, le questionnaire qui, faute d’une théorie du questionnaire, ne se pose pas la question de la signification spécfiique de ses questions, risque de trouver trop aisément une garantie du réalisme de ses questions dans la réalité des réponses qu’elles reçoivent » (P. Bourdieu, JC Passeron, JC Chamborédon, Le Métier de sociologue, 1968)

« Sans les sondages, c’était jouable » (avril 1995, Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa, soutien d’Edouard Balladur)


ETAT DES LIEUX
place centrale des sondages dans le débat public et dans le débat politique
fiascos lors de certaines élections (élimination de L. Jospin en avril 2002, par ex.)
activité principalement commerciale et fort peu scientifique
fallacieuse rationalisation des pratiques politiciennes : croyance dans leur fiabilité
confusion préjudiciable entre diverses techniques et produits des « instituts »
intérêts des journalistes à les payer et à les relayer
quantité impressionnante de sondages en France (sondomanie)
humeur antisondage des profanes (soupçons de manipulation)
pourquoi ils perdurent malgré tout ? (force sociale)
possible prendre les sondages comme objet d’étude (les dénaturaliser)
alarmisme : augmentation des refus de répondre (impasse)

1. LES « INSTITUTS », DES ENTREPRISES PRIVEES

Origine étasunienne (George H. Gallup, qui prévoit la réélection de F.D. Roosevelt en 1936 avec un gros échantillon de 5000 alors que le magazine Literary Digest, avec deux millions de réponses par courrier, donnait gagnant le candidat républicain, Landon)
Refus de Jean Stoetzel (Ifop créé en 1938) en 1945 au général de Gaulle : indépendance vis-à-vis de l’Etat = rôle discret de la commission des sondages + chantage rhétorique à la démocratie (critiquer les sondages = opposer à la démocratie…)
Gallup et Stoetzel : docteurs en psychologie sociale (tests Binet, QI) ; American Institute of Public Opinion (1936)

Sens du faire-valoir des sondeurs, des pollsters (Gallup moins bon que d’autres en 1936 : 7 points d’écart). Certains sondeurs mégalomanes se voient comme des démirges, des faiseurs de rois (J.-M. Lech, connu pour avoir bidonné régulièrement).
Confusion sémantique avec le prestige et le crédit d’un centre de recherches scientifiques : « instituts » : nécessité d’une caution savante
Mieux de dire « firmes sondagières » (FS) plutôt qu’« instituts » (imposture) : les instituts de sondage sont à la science sociale ce que les instituts de beauté sont à la médecine… ; certaines FS sont cotées à la Bourse (Ipsos)
Statut juridique de société privée commerciale : commanditaires = clients ; impératif de rentabilité

Les six principaux « instituts » : TNS-Sofres, Ifop, LH2, CSA, BVA, Ipsos
Activité de sondages politiques : 5-10% de leur chiffres d’affaires environ (études de marché) : c’est un produit d’appel (« C’est un peu notre carte de visite » ; dans les années 2000 : 2,3 sondages par jour en moyenne annuelle en France
Activité importante : études d’audience ; plus une FS est diversifiée, plus elle a de chances de survivre sur le marché (politique, audience, marketing, publicité). Exemple : Ipsos : 12% (Opinion), 8% (Médias), 43% (Marketing), 26% (Publicité)
Grande proximité avec les intérêts du patronat (Laurence Parisot, Médef, vient des sondages : Cévipof, LH, Ifop)

Dépendance vis-à-vis des clients et segmentation du marché (OpinionWay de Patrick Buisson pour l’Elysée) : il y a souvent eu des FS qui étaient en fait des officines occultes de partis politiques (visée manipulatoire)
Dépendance mutuelle avec les partis et les journalistes : sondeurs « engagés » comme consultants (Pierre Giacometti au service de la famille Chirac en 1995)
Conditions industrielles de fabrication : forte standardisation, espérance de vie fugitive (kleenex), division administrative du travail

Minimisation des coûts : questions fermées (réponses toutes faites, pré-codées), surveillance des téléopérateurs, choix du téléphone (coûts de déplacement minimisés)
NECESSITE DE SATISFAIRE LES CLIENTS pour qu’ils ne s’adressent pas aux concurrents : d’où des résultats contradictoires et la fréquente confirmation miraculeuse des « intuitions » du commanditaire (ex : mariage homo pour Le Nouvel Obs et pour Tétu en juin 2006, in AG p. 52)
Aspect important : notoriété et personnification de la marque (présence dans les médias)
Vente à perte lors des soirées électorales… (véritables vitrines, publicité nationale, grande écoute)

Forte concentration des entreprises dans le secteur des sondages ; investissement des groupes et de grands patrons pour les contrôler idéologiquement (Bolloré possède CSA-TMO)
Les « enquêteurs » sont des travailleurs intérimaires « OS » (rotation élevée en raison de la fatigue morale, travail très ingrat, répétitif, abrutissant, surveillé) : formation insuffisante, pas associés à la démarche, contrat précaire (jusqu’à 5 par jour), attribution de quotas ; il faut recruter dix à vingt personnes pour occuper un poste annuel. Plus proche de MacDo que d’un centre de recherches… Mais « armée industrielle de réserve » (expression de K. Marx) !

Imposition du sondage détenteur du monopole de l’expression de la population : discrédit tacite des autres formes d’expression populaire (pétitions, manifestations de rue, grèves, porte-parole, référendums ou votations, boycottage, blocages, banquets, fêtes, blogs, etc.) : élection réduite à un « sondage grandeur nature »… ; pas d’offre alternative du côté des laboratoires de recherche ; seule concurrence : INSEE, grandes enquêtes (sur les pratiques culturelles des Français, par exemple)

2. QU’EST-CE QU’UN SONDAGE ?

C’est une technique d’enquête quantitative qui consiste à soumettre un questionnaire à un échantillon représentatif de la population étudiée dans des buts commerciaux et politiques. Auto-administration possible.
Technique basée sur le calcul des probabilités (« loi des grands nombres ») : savants tels que Pascal, Bernouilli, Laplace, Gauss ; deux paramètres : proportion de la réponse + taille de l’échantillon (voir table de Gauss)
Tendance à la baisse du volume des échantillons (de 5000 à 1000 voire 800, parfois moins) : baisse pas justifiée par la taille de la population mère ; en divisant par deux l’échantillon, on multiplie par 4 la marge d’erreur
Au-dessous de 4000, pas de but scientifique : les tris croisés (comparaison entre deux questions pour établir une corrélation), donc sous-échantillons volumineux
Temps de réalisation : 48 heures chrono (un moins à la Libération d’après J. Stoetzel) = précipitation

Postulat que l’instrument de mesure n’influence pas les sujets sondés (ce qui est erroné) : exemple de cette liste de politiciens où les sondeurs avaient inséré un nom fictif (différence hommes/femmes…)
Sur le plan statistique, cela revêt un sens scientifique réel (idem carottage en géologie, goûter la mixture)
Il existe deux méthodes d’échantillonnage : probabiliste (idéale) et par quotas (faute de mieux)
Méthode probabiliste : tirage au sort dans une liste complète d’individus obligés de répondre (coûts, délais) ; voir Haute-Egypte…
Méthode par quotas : démographie des répondants conforme aux critères d’âge, de sexe, de PCS, etc. : représentativité par rapport à quoi ? quels sont les critères pertinents ?
La méthode des quotas permet de contourner et faire silence sur les multiples contacts négatifs

On ne peut parler de « marge d’erreur » que pour les sondages aléatoires (sinon : aucun sens mathématique)
Or les sondeurs français ne pratiquent que la méthode des quotas (au contraire des Etats-Unis)
Quelle que soit la méthode, c’est la représentativité qui est visée : id est la population en miniature
Normalement : relation d’enquête en face-à-face (sincérité des réponses), mais le téléphone de + en + : sur 70 en sept 2006 : 6 sur internet, 11 en fàf, 53 par tél.
Constat récent : très nombreux contacts infructueux (9/10), ce qui augmente les coûts (injonction morale pathétique, appel liturgique à la conscience civique des enquêtés bénévoles) : généralisation du paiement des enquêtés, cadeaux proportionnels au concours

Le taux d’acceptation varie selon le thème annoncé (santé ≠ politique)
Rares questions ouvertes et du post-codage : coût du dépouillement (compétence), proportion des non-réponses (= déshonneur professionnel)
Escroquerie intellectuelle lors des soirées électorales : les dépouillements sont pris pour un sondage (tour de passe-passe, réputation des FS). CONFUSION FONDA-MENTALE POUR EXPLIQUER LA CROYANCE DANS LES SONDAGES
Ne pas confondre le sondage avec : le panel (même enquêtés), le focus group (5 à 15000 euro pour trois heures), l’estimation par dépouillement, le questionnaire sans échantillonnage, la sémiométrie, etc.
Il existe des sondages dits « sortis des urnes » (exit polls) : enquête à la sortie des bureaux de vote
On dit push polls pour désigner les sondages visant le dénigrement d’un candidat par une officine

Il n’y a pas de contrôle scientifique des sondages : alibi de la commission des sondages, timorée, composée de juristes incompétents, mentions en tout petits caractères
Sondages confidentiels ou interdits de publicité (la dernière semaine sous embargo jusqu’en 2000 en vertu de la loi de 1977) : inégalité d’information entre les citoyens (cassée en partie par les journaux étrangers, suisses, et par Internet).
Partage (diminution) des coûts de fabrication avec les sondages dits « omnibus » (hétérogènes, intégrant plusieurs commandes et plusieurs problématiques), vendus par compartiments (parfois une seule question)
Quatre types de questions : 1/ identité (« signalétique »), 2/ souhaits (« opinions »), 3/ comportements, 4/ connaissances (cognitif). Problème : la très grande majorité des sondages porte sur le type 2. Multiples formulations au conditionnel : hypothèses irréelles (« si l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain… »).
On ne sait guère ce que les enquêtés « savent, font et sont ». Enquêtes de marchés + rigoureuses que les sondages politiques débutent par des questions de notoriété de la marque)

Fréquente locution « vous savez que… » qui suggère implicitement que a) vous ne savez pas (rappel pédagogique), b) nous savons bien que vous ne savez pas (question cognitive inutile), c) vous savez bien que nous savons bien que vous ne savez pas (jeu de dupes), d) vous et nous faisons comme si nous ne savions rien les uns sur les autres
Notion d’opinion publique très problématique (dizaines de définitions). Paradoxe : l’opinion « publique » s’ignorerait comme telle si elle n’était pas « publiée » sous forme de pourcentages dans des journaux

3. LA FAIBLESSE SCIENTIFIQUE DES SONDAGES

Apport négligeable des sondages marchands au progrès des connaissances : simple technique (robot-call avec les quickies polls), CATI (Computer Assisted Telephonic Interview), CAPI (Computer Assisted Personal Interview)
Aucun intérêt scientifique des tris à plat (distribution des diverses réponses en pourcentage, simple ventilation tabulaire)
Variations des non-réponses pas prises au sérieux (et artificiellement minimisées pour des raisons commerciales)

Les « data » (données) ne sont pas « récoltées » mais construites à travers une interaction sociale complexe (comme toutes) où les participants sont inégalement intéressés par l’objet de l’échange
Mais absence de prise en compte de la dimension sociale de la relation d’enquête : autocensure, légitimisme, ludique, aspects générationnels et sexuels, pas de dialogue réel, tabous sociaux, protection vie privée, affinités, compassion, etc.
Tout rapport enquêteur-enquêté est un rapport social (le plus souvent asymétrique). Aux Etats-Unis : femmes/hommes, petits bourgeois/populaires, diplômés/non-instruits, jeunes/vieux, blancs/noirs, urbains/ruraux = autocensure. Réactivation du rapport à l’école (faire bonne figure, sentiment de passer un examen, souci de trouver les bonnes réponses, légitimisme)

Superficialité de la relation qui met en cause la sincérité des réponses : matériel de notation (voire ordis même en fàf), rapport fugitif entre inconnus, neutralité de l’intervieweur exigée (tel un magnétophone), pas une vraie conversation (d’où des échanges surréalistes, Lehingue p. 135-136)
Qualités du bon enquêteur (fàf) : avoir bonne mine, paraître calme, assurance, sincère, gai, attentif, propre, soigné, naturel, loyal (protocole folder, fraude). « Des jeunes, embauchés en principe à bac +2, en fait tout ce qui tient un téléphone, a des cordes vocales et sait taper sur un clavier » (Silvère Chabot, CGT, LH) ; « Ils considèrent qu’enquêteur, ce n’est pas un vrai métier, et ne font aucun effort pour fidéliser leurs salariés ».

Impréparation des enquêteurs (brief de 5 mn) : fraîcheur, parcellisation des tâches (opérateurs, surperviseurs, chargés d’études, dirigeants), ignorant des sciences sociales. Conditions similaires aux pools de dactylos dans les années 1950.
Monomanie : fait de n’utiliser qu’une seule technique peu fécond heuristiquement (marteau/moustique) : il vaudrait mieux faire ce qu’on appelle des entretiens semi-directifs d’au moins une heure, enregistrés (mais délais longs et coût de main d’œuvre élevé) ; enquêtes qualitatives soit réservée aux tests soit vendues comme nouveaux produits des firmes sondagières
Violation des principes scientifiques : opacité (multiples secrets : Lehingue p. 94-95), précipitation (absence de réflexivité, décantation nécessaire), monomanie technique (défauts non compensés), soumission à la demande sociale (hétéronomie), absence d’hypothèses à tester (positivisme), croyance dans la transparence des individus à eux-mêmes (naïf, psychologisme, libre-arbitre), imposition de problématique des questions (déductivisme)
Risque de « bidonnage » des questionnaires : plus élevé en fàf qu’avec la plate-forme téléphonique

« Idiotisme de métier » chez les sondeurs et les « politologues » : tendance à projeter ses prédispositons professionnelles sur les enquêtés (intérêt et connaissance de la res publica) ; confusion entre 1er et second tour par exemple (reconstitution périlleuse des votes antérieurs en vue d’un redressement)
Question ésotériques qui ne vérifient pas le degré de connaissances des sondés… : quelle fiabilité ?

Niveau de refus des sondages de + en + élevé : entre 4000 et 20 000 coups de téléphone pour un sondage de 1000 ; 30 à 40 minutes par heure de travail « improductif »
Causes : réticence envers le démarcharge commercial ou religieux (Témoins de Jéhovah) sous couvert de sondage (suging, fuging) ; présence de digicodes, de caméras et de répondeurs téléphoniques ; crainte d’une agression (vieux) ou d’une surveillance (pauvres) ; absence de fixe et conditions de tarification des téléphones cellulaires
Bref, il est désormais impossible de sonder plus de 50% de la population
Précision : aucun sondage représentatif de la population totale ne peut être réalisé par Internet

Procédé de correction sur les données brutes : aucune raison scientifique valable (visée de pronostic plutôt) ; CVS aussi (correction variations saisonnières)
Absence de certains quotas pourtant primordiaux dans les sondages : locataire/proprio, diplômes (capital culturel), pratique religieuse, statut matrimonial : quelle représentativité ?
Donc : représentativité non garantie par exclusion de quotas = BIAIS, distorsion (à distinguer de la fameuse « marge d’erreur »)
Rareté et flou des catégories sociales : « inactifs » réunissant retraités, étudiants, chômeurs et ménagères ! Comme si les individus sociaux étaient interchangeables…
Pas de prise en compte des inégalités internes à chaque regroupement (agriculteurs plus ou moins gros, volontairement sous-interrogés parfois dans les années 1970 car trois plus cher : + chiens...)
« Ouvriers » : très important de distinguer entre ouvriers qualifiés et ouvriers non qualifiés
« Retraités » : statut socio-économique antérieur et niveau de la pension plus ou moins élevés…

« Jeunes » : biais dans le taux de refus du sondage lié à l’intégration scolaire de cette tranche d’âge (résultats fallacieux)
Addition de réponses formellement identiques mais aux significations différentes pour les enquêtés. Définitions variées d’un même mot que les sondeurs ne prennent pas la peine de repérer (Lehingue p. 158) : « cohabitation »…
Faiblesse artificielle des non-réponses : risque de discrédit aux yeux des commanditaires, risque de désenchantement de l’image idéale de citoyens actifs et attentifs
Donc les sondeurs préfèrent ignorer l’autoexclusion des enquêtés (elle-même effet de la division du travail qui exclut ordinairement les profanes) : SONDAGES POLITIQUES = ILLUSION QUE LES CITOYENS SONT AU CENTRE DU JEU POLITIQUE
Autres défauts : on ne respecte pas toujours de la symétrie dans les items proposées ; absence de réponse du genre « je trouve cette question idiote », « je trouve cette question tendancieuse », « je pense que cette question est mal posée »…
Rareté du post-codage (trop long, trop coûteux) à partir de questions ouvertes.
Division administrative du travail : les interprètes ignorent les conditions de passation des questionnaires : risques de surinterprétation des réponses faute de savoir ce qui se joue dans la relation d’enquête

Postulat que les refusants sont les mêmes que les répondants, ce qui est faux : autocensures, disponibilités (méconnaissance de la socio-démographie de certains électorats comme celui du FN) : y a-t-il réellement une sous-féminisation ??
Sous-représentation de certaines populations (classes populaires et supérieures, faiblement diplômés) : réponses des classes moyennes biaisées vers le conformisme (acceptation synonyme de bonne volonté culturelle et d’intégration sociale, cases refuge)
Classes moyennes : se sentent tenues de répondre sans toujours en avoir les moyens cognitifs (erreurs sur le « ticket modérateur »), réponses de complaisance (réactives, refuge) n’engageant pas d’opinions cristallisées, raisonnées
Les plus diplômés sont 2,5 fois plus nombreux que les autres : bac + (33% alors qu’ils ne sont que 11,4%), autocensure = sentiment d’incompétence statutaire (P. Bourdieu, D. Gaxie) ; écarts encore plus LV avec le téléphone !
Sous-déclaration des électeurs votant pour des partis classés aux extrêmes (politiquement et moralement réprouvés) : sous-estimations, « surprises », redressements très complexes (tous scores affectés)
Utilisation d’une urne fictive dans les années 1960 (secret du vote très intériorisé, tabou, aveu difficile)

Caractère pifométrique des redressements (électeurs de Le Pen sous-estimés : 8-14%, en raison de l’intimidation due à la stigmatisation négative dans les grands médias : aveux presque impossibles sauf en cas de prosélytisme ou circonstances particulières), alignement sur les chiffres des concurrents (!) = mimétisme, erreurs communes, suspense artificiel (protection) ; analyse politique (FN fini après la scission mégrétiste, fini avec l’âge du capitaine). Ajustements entre sondeurs en cas de résultats dissonants (et risqués)

Imposition de problématique des questions (réponses dans les questions) : sujets irréels, réponses réactives (pas des opinions), cases refuge : artefacts. Voir expérience de la pommade (Lehingue, p. 143) : flatterie ++. Voir aussi expérience contre)-argument (p. 145) : 16 à 40% des répondants modifient leurs réponses en l’espace d’une minute…
Nécessaire lecture à rebours : les sondages d’opinion nous informent surtout quelles sont les questions que se posent les commanditaires (donc les élites qui ont les moyens d’en payer)

Les questions d’opinions provoquent des réponses qui ne sont pas nécessairement des opinions.
Fermeture des questions pour des raisons de rentabilité et pour limiter le taux de non-réponses (éviter tout post-codage)
Minimisation forcée des non-réponses : simplicité voire simplisme du libellé des questions, fermeture des questions (items précodés) pour éviter aux répondants de « sécher », items intermédiaires (cases refuge), interpellations du genre « selon vous personnellement », insistance (relances), pas de case NSP-SR-SO, re-calcul, stop entretien, pas de paiement si trop de trous, absence questions cognitives, misérabililisme ouvert (« Vous avez bien quelque chose à me dire… »)
Enjeu symbolique (intellectuel) et matériel (commercial) crucial : le faible taux de NR « prouve » ex-post que la question méritait d’être posée…

Irréalisme des intentions de vote en dehors de la phase active des campagnes pré-électorales (jusqu’à trois semaines avant le scrutin, la plupart des citoyens ne se posant pas la question. Trop faible intérêt des sondeurs pour le désintérêt des sondés
Postulat d’un vote vu comme un comportement individuel civique, rationnel et conscient (pas de structures mentales ou sociales déterminant la participation et le vote ! pas de tabou sur le secret du vote !) : psychologues sociaux, échelles d’attitude
Postulat de la sincérité des réponses : on sait pourtant que les hommes ne font pas ce qu’ils disent et ne disent pas ce qu’ils font… (illusion de la transparence à soi-même, rôle de l’inconscient, consignes aux télé-opérateurs)
Postulat de la spontanéité de l’opinion : faux car elle n’émerge pas seule ; les sondeurs doivent mettre en œuvre des outils, des stratagèmes (sauf constitution d’une opinion publique lors d’un large débat comme lors du référendum pour/contre le TCE en mars-mai 2005

Une déclaration erronée (volontairement ou pas) ne doit pas être corrigé par l’enquêteur : 18% des adultes étasuniens se rangent dans la tranche de 1% des plus riches…
Thèmes de sondage aberrants : le racisme est-il une opinion repérable en posant des questions directes qui supposent que l’enquêteur est dupe des présupposés de la question ?

Ostentation des chiffres comme signe extérieur de scientificité (précisions fictives, jargon pseudo-savant) ; Alain Garrigou : « contrefaçon », « parodies de science » = Canada dry…
La critique scientifique des sondages n’est pas une question d’opinion (pas une opinion comme les autres), qui serait aussi valable que celle des sondeurs (un à un la balle au centre) : elle a une valeur bien supérieure face à la vénalité de ces gens. Il ne s’agit pas d’être « pour » ou « contre » les sondages (simpliste)

Trois postulats erronés des sondeurs (P. Bourdieu dans « L’opinion publique n’existe pas », 1973) : tout le monde a une opinion sur toutes choses ; toutes les opinions ont le même poids social ; toutes les questions posées méritent de l’être.

4. LA LEGITIMATION DES SONDAGES MARCHANDS

Activité qui perdure malgré la pertinence des critiques ( ?) : légitimation + usages diversifiés ; effet de verdict (évidence chiffrée incontestable ; « enseignements » d’un sondage)

Cercle de légitimation : sondeurs, journalistes, communicants, publicitaires, politiques, politologues (chaîne d’interdépendance qui les lie entre eux). Cas aussi de multipositionnalité, conflits d’intérêts, déclarations rassurantes peu crédibles « absolument étanches » (S. Rozès)

Fiabilité rarement mise en cause publiquement : rejet des critiques de sociologues (jugés incompétents), formule de précaution hypocrite, métaphores lénifiantes, mutisme sur les secrets de fabrication, faute imputée aux sondés muets et non aux limites intrinsèques de l’instrument, énervement pour empêcher toute discussion rationnelle
Face aux critiques de méthode : autojustifications démocratiques (critiques = opposés à la démocratie) ; célébrations mutuelles sur le « sérieux reconnu » de telle FS (légitimité réputationnelle) ; excuses absolutoires ; mais inquiétudes à cause du taux de refus très élevé

Bref, travail symbolique de TRANSFIGURATION DES IMPERATIFS DE RENTABILITE EN DEFENSE HEROÏQUE DE LA DEMOCRATIE
Tautologie : « L’opinion publique, c’est que ce mesurent les sondages » (formule prêtée à G.H. Gallup et à J. Stoetzel, 1938)
Discours auto-justificateurs usant de métaphores ineptes mais récurrentes (matraquage, propagande) : 1/ photographie, thermomètre, baromètre, sismographe ; 2/ instantané/pente
Débats fermés à la télévision et à la radio où seuls les sondeurs sont conviés à s’expliquer par les journalistes, mais pas très démocratique de refuser à quiconque de critiquer les sondages marchands…

Crédibilisation savante par les gens de Sciences-Po Paris (Cévipof) : sous-traitance des tâches inférieures (posture aristocratique) : humiliation de Pascal Perrineau avec le 21 avril 2002…

Dénomination prétentieuse (« instituts »), vitrines audiovisuelles et signes extérieurs de scientificité (chiffres)

Rareté des contestations quant au caractère scientifique des sondages (Maurice Druon « pollution de la démocratie », J.-P. Chevènement) : « … la contestation de l’universalité de l’opinion risque fort de mettre ses critiques du côté des méchants et des hérétiques, misanthropes et antidémocrates à la fois » (AG, p. 45)
Formation scolaire identique des sondeurs, des journalistes et des politiques : sens commun partagé, osmose d’une caste dominante ; « L’état de l’opinion » (sofres) au Seuil = mélange des genres politique et sondagier
Emploi exagéré du mot « enquête » alors qu’il n’y a pas de déplacement sur le terrain (tâche ingrate)

Argument « massue » d’un sondeur : « Je brasse des millions : je ne vais pas me laisser intimider par un petit prof de fac ! » (Stéphane Rozès à Alain Garrigou, 21 février 2002)
Surdité aux critiques scientifiques et tendance à dévier le débat scientifique en usant d’arguments politiques et non pas savants, sans doute faute d’arguments rationnels
Légitimation en filigrane : impossible par définition d’opposer l’opinion fabriquée à ce qui serait une « vraie » opinion publique, déjà constituée avant tout débat public (la plupart des sondages d’opinion ne peuvent pas se tromper faute d’épreuves de vérité)
Arguments fallacieux de la « marge d’erreur » et de la « volatilité » des électeurs en guise d’excuse

Annonce officielle des résultats des élections à 20 heures (mais sur la base des dépouillements effectifs et non d’un sondage sorti des urnes, trop approximatif…)
Anthropomorphisme : faire comme si « l’Opinion » agissait comme un seul homme, était doué de volonté, exprimait des souhaits. Réification des électorats : voir composition démographique.

Compensation des effets bandwagon (à l’appui du vainqueur annoncé, snob the loser) et underdog (au secours du perdant annoncé, humble the winner) : 3% dans chaque sens. Plus d’effets sur les politiques et les journalistes que sur les électeurs… (exposition sélective, two step flow). Bandwagon : wagon de tête. Underdog : chien battu. Difficile d’isoler un effet précis (toutes choses jamais égales par ailleurs).
Le « vote utile » : vote tactique en fonction des prévisions pour assurer la sélection du moins pire. Électeur supposé stratège. Attention aux rationalisations a posteriori des électeurs (pas de transparence totale à soi-même).
On croit que ce sont toujours les autres qui sont manipulés (crédules, influençables) par rapport aux sondages, jamais soi-même. En fait, ce sont les individus les plus intéressés par la politique qui risquent d’être influencés (à l’insu de leur plein gré)

5. LES USAGES JOURNALISTIQUES DES SONDAGES

Présentation descriptive des agrégats de sondages, reprenant tels quels les comptes-rendus des sondeurs, simple paraphrase des chiffres : « Les Français pensent que… », « America speaks… »
Commandes nombreuses par les journalistes : familiarité (banalité, bruit de fond, accoutumance), absence de doute, valeur informative, magie du chiffre
Effet d’agenda et de framing (cadrage) : on ne nous dit pas ce que nous devons penser mais à quoi nous devons penser (questions plus importantes que les réponses, occupation du terrain médiatique, leurres)

SONDAGES = BOUSSOLE DES JOURNALISTES POLITIQUES (sans lesquels ils n’auraient pas grand-chose à dire…) : leçon inaugurale au CFJ de Paris, école agréée sous les auspices de Roland Cayrol (CSA)

Évaluation de la performance des candidats à l’aune, non de leurs scores antérieurs, mais des prédictions des sondages. Le Pen en 2002 (+ 150 000 suffrages seulement) alors que tout le monde a parlé de « séisme »

Horse race reporting : proportion jeux/enjeux dans les journaux télévisés :
74-26% en France, 78-22% aux Etats-Unis

Appauvrissement du métier journalistique (pas de reportage sur le terrain)
Plus grande couverture des candidats donnés favoris par rapport aux outsiders. Décembre 2006 : 10h50 à la télé pour Sarko-Royal contre 5h14 pour tous les autres. Offre légale, potentielle, effective.

Période de creux (vaches maigres) : stimulation des ventes, reprises, remplissage
Animation des soirées électorales : modification du rituel (substitution de la télévision au ministère de l’intérieur à partir de 1974), commentaires à chaud des sondeurs « bouche-trous »

Réalisation d’« enquêtes » par procuration, rapide et aux résultats contrôlés idéologiquement (mythe prof.) : « journalisme paresseux » (sédentaire, assis)
Élaboration économique d’un « scoop » à la Une sous la forme d’une « enquête » de la rédaction sans avoir à rémunérer un reporter pendant des semaines… (mythe professionnel, plus cher et plus long)

Publicité gratuite par les reprises des confrères (La Croix-Télérama en janvier sur la crédibilité des médias) : effet d’écho
Légitimation professionnelle pour les médias dominés (gratuits, sites internet, presse locale)

Se poser en porte-parole de l’opinion publique pour équilibrer le rapport de forces avec les politiques durant les débats médiatiques (duels, jurys) : « En instrumentalisant kle sondage, les animateurs de débats télévisés s’autorisent dédormais à citer à comparaître l’homme politique sur les questions censées intéresser les téléspectateurs et dont ils se font les porte-parole » (P. Champagne)

Instrumentalisation des sondages à des fins éditoriales (soutien/opposition aux gouvernants)
Animation de campagnes électorales jugées mornes (mais en partie à cause du type de couverture journalistique…)

Oubli des mauvaises nouvelles et des résultats idéologiquement non conformes
Pas de recoupement des informations : paroles (chiffres) d’Evangile, confiance naïve envers les FS : Credo des journalistes politologues : « C’est scientifique ! » (A. Duhamel à J.P. Chevènement, HDV, 1982) : « reprise sans discernement des chiffres annoncés par les instituts » (1948)

Réticence à critiquer des sondages qui peuvent toujours servir à l’occasion dans un but intéressé
Sondage payé par les dirigeants pour se protéger des critiques de la base (supplément NYT du Monde, par ex.) : gestion des RH

6. LES USAGES DES SONDAGES PAR LES POLITIQUES

Légitimation de ses propositions de programme ; sélection des candidats : les politiques prennent des risques énormes pour leur carrière, pour le succès de leur camp et surtout pour les mesures gouvernementales mises en œuvre
Foi et addiction de certains politiques aux sondages (L. Jospin 1997-2002, B. Clinton) : paralysie, soumission aux sondeurs, faible cohérence, démission idéologique, mesures inefficaces par souci de satisfaire tout le monde.
S. Royal avoue « dévorer » chaque année « L’état de l’opinion » de la Sofres. Elle instrumentalise les sondeurs en tant que consultants, qui acceptent en espérant avoir des commandes plus tard…

Aide à la décision des gouvernants : dissolution de 1997 par J. Chirac sur la foi des sondages, recours au referendum en mai 2005
Impression des politiques d’être privilégiés avec les sondages confidentiels, d’avoir une information de grande valeur parce qu’elle n’est pas dans le domaine public… !
Routinisation du recours aux sondages par les partis politiques depuis 30 ans (passage obligé, comment faire sans ?)
On commande un sondage pour rétorquer à un autre sondage, pour légitimer sa cause et son point de vue politiques, par conséquent
« Bons » sondages indispensables pour constituer un dossier afin d’obtenir des prêts de la part des banques !

Très difficiles de savoir la somme exactement dépensée : ligne « communication » dans les comptes de campagne. Voir Leghingue p. 220. Estimation officielle : 2,3 millions d’euro dépensés. 650 000 euro pour L. Jospin en 2002
Prise de contrôle d’une FS pour relancer un candidat encalminé et dévalué : janvier 2004, Paris-Match (groupe Lagardère) passe de BVA à l’Ifop, dirigé par L. Parisot, qui embauche le politologue chiraquien J.-L. Parodi pour commenter la remontée spectaculaire de J. Chirac dans le baromètre (de 50 à 64% !...)
Actions menées sur la base d’informations erronées qui engendrent des échecs (désintellectualisation des partis de gauche, ignorance des critiques sociologiques)
Arbitrage entre les postulants à l’investiture des partis (PS en 2006-2007) + ralliements à son étendard quand les sondages sont favorables ou débandade (Alain Lipietz en 2002) voire renoncement dans le cas inverse (anticipation d’échec, tel Nestor Kirchner en mai 2003 en Argentine). Erreur tactique de N. Sarkozy en 1994-1995 (effet bandwagon sur lui)

Effet des sondages quand la courbe de popularité d’un candidat « favori des sondages » s’infléchit même légèrement : délitement des soutiens, désaffection des journalistes (boussole), démobilisation des militants
Personnalisation de la vie politique : people, écuries, stratégie de notoriété (LO, LCR). Le jeu (horse race) au détriment des enjeux.
Les sondages attisent la désaffection de la part de citoyens confortés dans l’idée de politiques cyniques s’intéressant uniquement aux places à conquérir. Hypocrisie des sondeurs et des journalistes à se plaindre ensuite des faibles taux de participation…
Nécessité du recours aux sondages due au recrutement dans la bourgeoisie des leaders politiques : habitus de classe inadapté, ignorance du monde réel, fermeture de la classe politique et des élites au monde extérieur. Nécessité d’avoir un écho de l’extérieur, mais en usant d’un outil qui garantisse une certaine PROPHYLAXIE VIS-A-VIS DES CLASSES INFERIEURES (moyennes et populaires). Le sondage est idéal dans ce but et fournit un alibi démocratique.

Se donner bonne conscience en mobilisant tous les moyens pour emporter le trophée (j’ai tout essayé, je n’ai rien à me reprocher). Ainsi s’explique aussi le recours à l’astrologie (réduire l’incertitude tant bien que mal, se donner confiance par autosuggestion à partir de « bons » sondages, pratique magique propitiatoire). Pas vraiment rationnel tout ça alors que les enjeux sont énormes… !!!
Pari de Pascal (sur l’existence de Dieu) : tout à gagner et pas grand-chose à perdre, alors autant y croire… ; sondages : s’assurer de tout moyen qui serait de toute façon utilisé par les adversaires

Prendre les sondeurs comme boucs émissaires durant les soirées électorales télévisées pour mieux digérer sa déception, sa rage d’avoir été floué) : « La première victime, ce soir, ce sont les instituts de sondages, qui ont été complètement balayés dans leurs prévisions. Ça ne peut pas continuer comme ça ! » (N. Sarkozy de Nagy-Bocsa, 23 avril 1995 sur A2, soir de l’élimination d’E. Balladur).

Jean-Marie Le Pen ne veut pas acheter de sondages, vus comme trop chers, manipulés et inutiles (seuls transferts de voix d’un tour à l’autre, selon lui) ; il se contente de ceux qui sont publiés et… de multiples déplacements auprès des militants (préaux et de banquets)
Croyance partagée que les citoyens votent pour des idées (avalisée par les sondages) : donc reprise des thèmes de discours et des idées des partis et des leaders dans le but d’attirer leurs électeurs (immigration = chômage = délinquance) : d’où la lepénisation généralisée dans la classe politique (cf. Tevanian/Tissot)

Fiascos : Mitterrand donné battu six mois avant la présidentielle de 1981 ; D’Ornano donné gagnant la municipale de 1977 à Paris ; Harry Truman donné perdant en 1948 ; E. Balladur (1995) et L. Jospin (2002) éliminés dès le premier tour
PCF en 1965 : ne présente pas de candidat de crainte d’un flop monumental sur la base des sondages… (mais en 1969, Duclos est passé de 10% à 21%).

CONCLUSION

Les sondages ne sont pas neutres, extérieurs aux événements (et ne prétendent plus l’être, d’ailleurs) : 1/ transformation de la politique en marché et en course de chevaux réservée à des professionnels (marketing politique) ; 2/ concours à la dé-différenciation droite-gauche (tous pareils : menteurs, corrompus) ; 3/ augmentation du désintérêt des citoyens envers une compétition seulement motivée pour des postes à pourvoir bien rémunérés (abstentionnisme) ; 4/ incitation aux électeurs à se comporter en stratèges participant à une sorte de jeu sans conséquences (vote utile, Le Pen au 1er tour, Jospin au second !) ; 5/ sondomanie qui sérialise les individus et discrédite les autres formes d’expression populaire mobilisée, collective ; 6/ concours direct à la structuration de l’offre électorale (effets sur la compétition intra-partisane, choix des candidats par les sondeurs) ; 7/ illusion d’une connaissance des attentes populaires génératrices de surprises, de malentendus, d’erreurs de communication et de mouvements sociaux ; 8/ augmentation de la fermeture des élites sur elles-mêmes par le recours à cette technologie prophylactique qui sert d’alibi démocratique (minimisation cruciale des non-réponses et des refus de sollicitation) ; 9/ dévaluation de l’importance du rituel de vote (et donc de l’élection elle-même) par l’instauration d’un climat de campagne électorale permanente.
Si les sondages perdurent malgré l’imposture quotidienne, c’est parce que plusieurs catégories d’acteurs sociaux (politiques, patrons, journalistes, sondeurs, publicitaires) ont intérêt à disposer de ce moyen pour atteindre des objectifs de divers ordres, qui ont plus à voir avec la protection de l’ordre social établi qu’avec la défense de la démocratie ou le progrès scientifique.

Mais risque de disparition des sondages, non à cause des critiques scientifiques, mais de la raréfaction des répondants…
Choix de Ségolène Royal par les patrons des FS, donc le Médef ? Et pour 2012, ne tentent-ils pas de faire le même coup avec DSK ?

BIBLIOGRAPHIE

Blondiaux, Loïc, La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998.
Bourdieu, Pierre, « L’opinion publique n’existe pas », in Questions de sociologie, Minuit, 1980.
Champagne, Patrick, Faire l’opinion, Paris, Minuit, 1990.
Garrigou, Alain, L’Ivresse des sondages, Paris, La Découverte, 2006.
Gaxie, Daniel, « Au-delà des apparences… Sur quelques problèmes de mesure des opinions », Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, n° 81, p. 97-112. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1990_num_81_1_2929
Lehingue, Patrick, Subunda. Coups de sonde dans l’océan des sondages, Bellecombe-en-Bauge, Le Croquant, 2007.
Vidéo LaTéléLibre : http://www.dailymotion.com/video/x8csuo_265-a-garrigou-a-labordage-des-sond_news
Site d’Alain Garrigou : http://observatoire-des-sondages.org/